Le roi Midas et l’antiquaire

Il y a quelque temps, j’ai lu un livre incroyable sur l’art de profiter de chaque petit moment que la vie nous offre. Écrit par un psychologue hongrois dans les années 1990, ce livre est un petit bijou que j’ai découvert par accident dans la bibliothèque de ma cousine. Ça me fait penser qu’il va falloir que je le lui redonne quand la quarantaine serait finie! Dans ce livre, j’y avais trouvé deux histoires que j’ai décidé de vous partager aujourd’hui.

Extrait de Flow: the psychology of optimal experience par Mihaly Csikszentmihalyi.

 

Le mythe du roi Midas

Comme la plupart des gens, le roi Midas supposait que s’il devenait immensément riche, son bonheur serait assuré. Il a donc fait un pacte avec les dieux qui, après de longues discussions, ont exaucé son souhait que tout ce qu’il touche se transforme en or. Le roi Midas pensait qu’il avait signé le contrat parfait. Rien ne l’empêchait maintenant de devenir l’homme le plus riche, et donc le plus heureux du monde. Mais nous savons comment l’histoire se termine: Midas a vite regretté son affaire parce que la nourriture dans sa bouche et le vin sur son palais se sont transformés en or avant de pouvoir les avaler, et il est donc mort entouré d’or.

Des siècles plus tard, les salles d’attente des psychiatres sont remplies de patients riches et accomplis qui se réveillent soudainement. Ils réalisent malheureusement trop tard qu’une maison de banlieue luxueuse, des voitures beaucoup trop coûteuses et même une haute éducation ne suffisent pas à apporter la tranquillité d’esprit. Pourtant, les gens continuent d’espérer que changer les conditions extérieures de leur vie apportera une solution. Si seulement ils pouvaient gagner plus d’argent, être en meilleure forme physique ou avoir un partenaire plus compréhensif, la vie serait enfin parfaite. Même si nous reconnaissons que le succès matériel ne peut pas apporter le bonheur, nous nous engageons dans une lutte sans fin pour atteindre des objectifs externes, en espérant qu’ils amélioreront la vie.

La richesse, le statut et le pouvoir sont devenus dans notre culture les symboles puissants du bonheur. Lorsque nous voyons des gens riches, célèbres ou beaux, nous avons tendance à supposer que leur vie est gratifiante, même si toutes les preuves pourraient indiquer qu’ils sont misérables. Et nous supposons que si seulement nous pouvions acquérir certains de ces mêmes symboles, nous serions beaucoup plus heureux.

 

La boutique du vieil antiquaire

Un vieil homme dans une banlieue décrépite de Naples qui vivait de façon précaire dans un magasin d’antiquités délabré que sa famille possédait depuis des générations. Un matin, pendant qu’il prenait le thé avec un vieil ami en visite, une Américaine d’apparence prospère entra dans le magasin et, après avoir regardé autour de lui un moment, demanda le prix d’une paire de putti baroques en bois (deux sculptures d’angelots ailés), ces petits chérubins joufflus si chers aux artisans napolitains d’il y a quelques siècles et à leurs imitateurs contemporains. Le propriétaire a indiqué un prix exorbitant. La femme a sorti son carnet de chèques de voyage, prête à payer pour les artefacts douteux. L’ami de l’antiquaire retint son souffle, heureux de cette richesse inattendue sur le point d’atteindre son ami. Mais il ne connaissait pas assez bien le seigneur Orsini. Il est devenu violet et avec une agitation à peine contenue a escorté la cliente hors du magasin:

Non, non, signora, je suis désolé, mais je ne peux pas vous vendre ces anges.

À la femme sidérée, il répétait sans cesse,

Je ne peux pas faire affaire avec vous, vous comprenez?

Après que la touriste soit finalement partie, il s’est calmé et a expliqué:

Si je mourais de faim, je lui aurais pris son argent. Mais comme je ne le suis pas, pourquoi devrais-je conclure un marché qui n’est pas amusant? J’aime le choc des esprits impliqués dans la négociation, lorsque deux personnes essaient de se surpasser avec des ruses et avec éloquence. Elle n’a même pas bronché. Elle ne savait pas mieux. Elle ne m’a pas rendu hommage en supposant que j’allais essayer de profiter d’elle. Si j’avais vendu ces pièces à cette femme à ce prix ridicule, je me serais senti trompé.

 

Apprenez à créer du plaisir dans ce qui se passe jour après jour.

Conseil de danseur

Avant que la planète au complet soit mise en quarantaine, j’avais commencé à suivre des cours de danse. Plusieurs amis me disaient que la danse c’est la vie. Je n’y croyais pas vraiment. Jusqu’à ce qu’un des professeurs dise une phrase qui m’a fait l’effet d’une bombe lors du dernier cours.

Je n’ai jamais été à l’aise avec les mouvements de mon corps. Je me sens laid quand je danse. Je n’aime pas la sensation. Mais bon. Pour commencer la nouvelle décennie, j’ai décidé de faire un pas de plus en dehors de ma zone de confort et d’apprendre à danser le Rockabilly Jive, une danse dérivée du swing le Rock’n Roll des années 1950.

À travers les mouvements et le rythme de la musique, je finis toujours par me perdre. Je me demande si j’ai fait la bonne affaire, si je vais à la bonne vitesse, si ma partenaire est à l’aise, si je suis claire dans mes mouvements et surtout j’essaie de comprendre où est-ce que je suis rendu dans la séquence! Devant mes yeux remplis d’interrogations, le professeur vient me voir et me dit:

Si jamais t’es perdu, reviens à ton pas de base!

 

Ça m’a étrangement amené à penser à toutes ces fois où je suis perdu dans la vie. Je me suis alors demandé quels sont les pas de base de chacune des sphères de ma vie.

 

Le pas de base de…

ma santé physique c’est de marcher ou de courir une heure chaque jour.
ma santé mentale c’est de méditer 2x 15 minutes tous les jours.
mon budget c’est de noter et prendre conscience de chacune de mes dépenses.
mon écriture créative c’est d’écrire dans mon journal de bord tous les jours.
mon alimentation c’est une protéine, un légume et une portion de légumineuses.
ma musique c’est choisir une tonalité et de m’amuser librement dedans.

 

En gros, le pas de base c’est simplement l’action la plus simple et facile à commencer pour faire tourner certaines sphères de ta vie dans le bon sens. Alors c’est quoi ton pas de base?

Voici comment tu devrais écouter ta musique

Je n’ai jamais eu accès a autant de musique que maintenant. Je n’ai jamais écouté autant de musique que maintenant. Mais j’ai jamais si peu apprécié la musique que maintenant. Le problème c’est qu’il y’a de la musique partout où je vais (Bon. Depuis quelques jours, je ne vais nulle part! Merci COVID-19!) Dans les boutiques, les gyms, les cafés, etc. C’est rare qu’il n’y ait pas quelque chose qui joue en fond dans mon appartement… Je me rends compte qu’il n’y’a aucun de ces moments où j’écoute vraiment ce qui joue. C’est rare que je prenne le temps de déguster un album.

 

Il n’y a pas si longtemps, j’ai participé à une retraite de méditation Vipassana. Dix jours sans écouter de musique. Dix jours à faire le vide.

 

Le soir de mon retour, j’ai décidé de m’asseoir et d’écouter un de mes albums préférés du début à la fin sans distraction. Un mot: Jouissance. Est-ce que tu te rappelle à l’adolescence l’effet que ça fait d’écouter le nouvel album de ton artiste préféré pour la première fois? Pour ma part, jJe me rappelle prendre l’album dans mes mains et courir jusqu’à ma chambre. Je ferme la porte et je mettre le CD dans le radio. Je m’assois face aux haut-parleurs et j’écoute sans bouger du début à la fin. J’écoute ce que l’artiste essaie de me dire.

 

J’ai réalisé cette année que je ne faisais plus ça. Je trouve ça triste parce que les artistes passent des semaines, voir des mois (ou des années!) à travailler sur un projet. Écrire les textes, écrire la musique, faire les arrangements, créer l’ambiance généralement de l’album, choisir l’ordre des pièces, faire le design visuel de l’album, etc. Pendant ce temps, moi j’ouvre une playlist sur internet et j’appuie sur shuffle.

 

Imagine entrer dans un musée où tu ne peux voir que le 10% de chaque tableau dans le désordre…

 

Selon moi, pour vraiment apprécier une oeuvre, et pour moi L’ALBUM est l’oeuvre et les chansons sont les pièces de ce casse-tête à découvrir, il faut s’asseoir avec celle-ci et l’écouter. Un album, ça s’écoute comme on écoute un ami. Fais un peu le ménage avant de le laisser rentrer chez vous et sers-lui une tisane.

 

Pour remédier au problème, voici ma prescription:

  1. Décide le plus tôt possible quand tu comptes écouter l’album que tu as choisi. Mets-le dans ton agenda. (Ex: dimanche soir: Date avec l’album X de l’artiste Y).
  2. Il est INTERDIT d’écouter de la musique cette journée là!
  3. 15 minutes avant l’écoute. Assis toi dans le silence. Ferme les yeux et médite un peu (c’est bon pour toi anyway!)
  4. Quand tu es prêt. PRESS PLAY. Ferme les yeux. ENJOY.

 

Bonne écoute!

L’art de voyager dans le temps avec Hansel et Gretel

Pour savoir où l’on va / faut savoir par où on est allé – Okoumé

Imagine avoir la possibilité de remonter dans le temps pour revivre une expérience passée ou apprendre de tes erreurs de jeunesse. Revivre ça avec l’expérience et le recule que tu as aujourd’hui. Probablement que tu aurais même envie d’aller te dire un ou deux mots à l’oreille. Te donner un petit conseil qui changerait tout ton avenir dans le présent. Crois-le ou non, mais c’est possible. Ça m’a pris du temps à comprendre la méthode, mais ce fantasme de science-fiction est possible grâce à une machine super moderne et évoluée que l’on appelle le cerveau humain!

Grâce à cette machine, c’est possible d’être le spectateur de son passé.
Ne t’inquiète pas. Le voyage ne porte presque aucun risque.
Alors, qu’est-ce que ça prend pour remonter dans le temps?

Des petits cailloux blancs!

Hansel et Gretel sont les enfants d’un pauvre bûcheron. Depuis la mort de leur mère, le bûcheron a marié une abominable belle-mère qui n’aime pas les enfants. Craignant la famine, elle convainc donc le bûcheron d’aller égarer les enfants dans la forêt. Ce soir-là, Hansel et Gretel entendent son plan et décident alors de ramasser des petits cailloux blancs. Le lendemain, le Bûcheron emmène ses enfants loin en forêt. Durant le trajet, Hansel laisse tomber les petits cailloux blancs un à un pour marquer le chemin jusque chez eux. Une fois assez loin, le bûcheron allume un feu et prétend qu’il va chercher du bois pour abandonner ses enfants. Après un moment sans nouvelles de leur père, les enfants décident de suivre les petits cailloux blancs pour revenir à la maison…

Reality check.

Un beau jour, tes parents t’abandonnent dans la grande forêt de la vie d’adulte. T’as aucune idée t’es rendu où, mais t’es content d’être enfin libre. Tu peux faire ce que tu veux. C’est toi qui décides de ta destinée maintenant. Tu commences à essayer des affaires et à explorer plein de petits chemins hors des sentiers battus. Puis la nouveauté passe. Tu réalises que tu t’es aventuré trop loin dans la forêt de la vie adulte et que maintenant tu es complètement perdu. Seul. Tu as oublié d’où tu viens. Tu as oublié c’est quoi les choses que tu aimais bien. Tu as oublié les gens que tu as croisés sur ton chemin. En plus, tu as essayé tellement de chemins différents que tu ne sais plus lequel était le plus intéressant pour toi.

T’es complètement perdu.

Mais si, comme Hansel et Gretel, tu as pensé à te laisser des  »petits cailloux blancs » pour te rappeler par où t’es déjà passé. Bravo. La vie va probablement être un peu plus facile pour toi.

Mais qu’est-ce que des  »Petits cailloux blancs »?

Des petits cailloux blancs, ce sont des traces bien archivées que tu te laisses pour le futur. Ça peut être écrire un journal intime, créer quelque chose (dessin, vidéo, photos, sculpture, tricoter…) ou même sauvegarder tes factures… Il n’y a pas vraiment de standard. L’important c’est que tout soit bien archivé au même endroit et dater de la même façon pour faciliter la recherche plus tard. C’est important de bien archiver ses écrits. Je suggère que ça soit sauvegardé sur plusieurs disques durs séparer ou dans un nuage sur internet. Quelque chose de facile à retrouver si jamais l’ordinateur attrape le coronavirus informatique.

Qu’est-ce qui va arriver si tu n’archives pas tes affaires efficacement?

…ainsi la tentative de la belle-mère échoue. Toutefois, elle pousse le père à réessayer, et cette fois, les deux enfants n’ont que des morceaux de pain à jeter derrière eux. Une fois abandonnés en pleine forêt, ils réalisent que le pain a été mangé par les oiseaux.

Impossible de retrouver leur chemin.

Il y a plus d’une façon d’entretenir un journal!

David Goggins (Can’t hurt me) parle d’un rapport de terrain (Field Report) lorsque tu as complété une mission (ou un projet). Le rapport doit être le plus détaillé possible. tes bons coups, tes erreurs, les choses à éviter la prochaine fois, les choses à essayer, Etc. Ça s’applique partout. C’est le genre de chose que tu ne fais pas tous les jours, mais quand tu reviens d’un voyage, tu termines un emploi, à la fin d’une relation marquante, une réunion importante, après une compétition, après avoir réalisé un album de musique, un film, ou whatever c’est quoi ta passion. L’idée c’est que la prochaine fois que tu affronteras un projet ou une situation similaire et que tu te cogneras à un mur, tu pourras ouvrir ton Rapport de Terrain en lien avec l’activité et peut-être découvrir la solution au problème que tu avais oublié.

Tim Ferriss (4 hour work week, 4 hour body, tools of titans) utilise le  »5 minutes journal » ou le journal de gratitudes. Tous les matins écrire 5 choses que tu es reconnaissant d’avoir dans ta vie. « Merci pour… » Ou « Je suis reconnaissant pour… » Et le soir écrire trois choses positive qui te sont arrivé dans la journée. À long terme, toutes les petites actions positives s’accumulent en une immense fresque positive sur ta vie.

Mathew Dicks (StoryWorthy) explique que chaque soir, avant de se coucher (ou au réveil le lendemain), il prend 5 minutes pour penser à sa journée. Il cherche un moment qui vaut la peine d’être raconté. Lorsqu’il l’a trouvé, il ouvre son fichier Excel pour y écrire l’anecdote. Son anecdote se résume en une ou deux phrases. Pas plus. Pas besoin d’être épique non plus. Le but de l’exercice est d’accumuler des petits moments dans sa mémoire chaque jour. Après un an, tu as 365 anecdotes en banque… après 3 ans tu dépasse déjà les milles anecdotes!

Charles Duhigg, l’auteur de The Power of Habits, parles d’Habitude Clés (Keystone habits), ces  »petites habitudes que les gens introduisent dans leurs routines qui changes plusieurs aspects de leur vie de manière non intentionnelle ». Selon lui, avoir l’habitude de maintenir un journal est probablement une des habitudes clés les plus importantes que quelqu’un peut insérer dans sa vie. C’est la meilleure façon de comprendre ses dépendances, ses problèmes, ses passions, etc.

Comme Steve Jobs l’a dit: “ You can only connect the dots going backwards.”

 

Dans le cas où tu n’as jamais écrit un journal avant aujourd’hui, pas de panique!

Premièrement, il n’est jamais trop tard ni trop tôt pour commencer. Alors, commence aujourd’hui. Créé un dossier sur ton ordinateur et ouvre ta machine à écrire préférée pour y écrire une phrase sur ta journée d’aujourd’hui. Demain t’en écriras deux. Si jamais par hasard, le gouvernement t’impose de rester chez vous et que t’es temporairement mis à pied, profites-en. Tu peux faire un peu d’introspection. Pense à certains moments de ta vie et écris là-dessus. Pour aller plus profond, je t’invite à prendre une vieille photo d’un moment de ta vie. Essaie d’écrire le plus possible sur ce moment ainsi que sur toute la journée autour de ce moment. Plus tu vas faire ça, plus les images de ton passé vont commencer à se réveiller d’elles-mêmes.

C’est là que ça devient dangereux.

C’est très important de ne pas interagir avec les images de son passé. Il ne faut pas se laisser affecter par ce qui t’arrive dans ce moment d’introspection. Tu es le spectateur, pas le protagoniste. Certains moments vont tellement te donner de joie et de bonheur que tu risques de vouloir y rester plus longtemps. Mais si tu y restes trop longtemps, tu risques de réveiller autre chose de plus sombre…

En errant dans la forêt, Hansel et Gretel trouvent une maison en pain d’épices avec des fenêtres en sucre, qu’ils commencent à manger. L’habitante de la maison, une vieille femme, les invite et leur prépare un festin. Cependant, la vieille femme est une sorcière qui a construit la maison pour attirer les enfants, afin de les manger. Elle enferme Hansel dans une cage, et fait de Gretel sa servante.

Reste l’observateur de tes émotions. Imagine que Hansel et Gretel avaient décidé de rester cacher dans un buisson en attendant de voir si y’aurait pas une sorcière de cacher là avant d’y entrer! Mais si jamais une sourcière de ton passé t’attaque, rappelle-toi une chose. Tu as maintenant plus d’expérience et t’es clairement plus fort que cette petite vieille dégueulasse.

Alors qu’elle se prépare à cuire Hansel, la sorcière demande à Gretel de regarder dans le four pour voir s’il est prêt. Mais Gretel lui dit qu’elle est trop petite et la sorcière doit vérifier elle-même. Alors qu’elle se penche dans le four, Gretel la pousse et referme la porte derrière elle. La sorcière meurt ainsi carbonisée.

Les enfants prennent les joyaux qui se trouvaient dans la maison de la sorcière, et décident de rentrer chez eux.

FIN.

Mais qu’est-ce que je fais ici? (Mon expérience Vipassana)

– Mais qu’est-ce que je fais ici?

Chaque seconde est une torture interminable. J’ai l’impression que chaque fois que je regarde ma montre, le temps recule. Est-ce que j’ai vraiment besoin de ça? Pourquoi je suis venu m’enfermer ici? Qu’est-ce que mes amis font en ce moment? Esti que je ne suis pas confortable…

Passer dix jours dans une prison pour méditer. C’est long. C’est plate. Je ne suis plus capable… et il me reste encore neuf jours. J’ouvre un œil. Discrètement, je regarde autour. La salle est tamisée. Nous sommes quatre-vingts hommes assis par terre sur des tapis bleus dans un silence total. Quatre-vingts visages perdus entre 18 et 88 ans. Quatre-vingts âmes assises dans la solitude. Je n’ai aucune idée ce qu’ils sont venus chercher ici. Je n’ai aucune idée ce que je suis venu chercher ici.

Peu importe la position que je choisis au départ, après 15 minutes je ne suis plus capable. Mes jambes me font souffrir. J’ai mal au dos. Ça me démange de partout. J’ai faim. J’ai hâte que l’heure de méditation finisse et que le cinq minutes de pause arrive. J’ai soif et j’ai envie de pisser. Je regarde autour. Personne ne bouge. Est-ce que je suis le seul à avoir la bougeotte? À l’autre bout de la salle, un jeune asiatique dans la vingtaine sort de sa transe à son tour. Il ouvre un œil. Il regarde autour. Nos regards se croisent. Complice dans la douleur. Complice dans la fatigue. Je me demande si lui aussi se pose les mêmes questions que moi. Peut-être qu’il se demande à quoi je pense. Probablement qu’il se demande si je me demande à quoi lui il pense. Peut-être qu’il lit dans mes pensées. À quoi pensais-je d’ailleurs? Il faudrait que j’arrête de penser et que je commence à observer ma respiration. Maudit que c’est plate. Combien reste-t-il de temps là? Encore un bon 12 960 minutes avant la fin…

– Mais qu’est-ce que je fais ici?

Les jours passent et je réalise que ça va relativement bien. Tranquillement, je comprends la technique de base. Je réalise au jour quatre, que je peux maintenant rester une heure complète sans avoir besoin de bouger. Je n’ai plus mal nulle part.

À la fin de la journée, j’apprends à observer ce qui se passe dans mon corps. Je ressens des choses que je n’ai jamais senties avant. Je sens ma pulsation cardiaque dans chaque partie de mon corps. Je sens chaque variation de température du sol jusqu’à ma tête. Je ressens les variations atmosphériques dans la pièce. Un frisson me passe de la tête aux pieds et des pieds à la tête comme un doux choque électrique. Je ne comprends pas c’est quoi, mais ça fait du bien.

Je nage déjà dans le bonheur. La journée se termine. J’ai hâte à demain.

Le jour cinq arrive. À cause de mon excitation de la veille, je n’ai pas bien dormi cette nuit. Je décide de foxé un des cours pour aller faire une sieste…

LE RÊVE n.1 – Le Diable.

Je suis debout dans la salle de méditation. Une grande salle blanche. Éclairage tamisé. Sur le sol, 80 tapis de méditation vides et bien cordés. Devant moi, les deux grands trônes en bois de nos deux professeurs. La salle est vide. Je suis seul. C’est le silence.

Une odeur de soufre passe dans mes narines.

Un homme, tout habillé de noir, entre dans la pièce. Il marche vers moi. Il est grand. Son ombre prend beaucoup de place et empêche la lumière de passer.

Je lui dis:
– Va-t’en d’ici le Diable! Tu ne peux plus rien contre moi. J’ai maintenant le contrôle sur mon esprit!

Il s’approche encore.
Je continue:
– Tu ne peux plus rien me faire! Je sais maintenant comment t’ignorer! Va-t’en!

Il lève lentement le bras droit. Son index pointe vers mon cœur.

Alors, il dit:
– Oh. Mais tu n’as aucune idée qu’est-ce que j’ai caché là-dedans.

À ce moment, je ressens quelque chose qui sort de ma poitrine. Je ne sais pas ce que c’est, car c’est caché par mon chandail. Comme une des créatures dans le film ALIEN de Ridley Scott, la chose défonce mon thorax comme un coup de poing. La silhouette se dessine. Ça ressemble à une tête de loup. Ça ouvre la bouche et je vois des dents aiguisées. Puis ça disparaît. L’envie de vomir me prend par la gorge. Je dégueule. Un genre de mille-pattes géant sort de ma bouche. Je ressens la chose traverser ma gorge. L’insecte de deux mètres de long finit par tomber par terre. Il rampe à toute vitesse vers mon tapis de méditation et se cache en dessous. En inspirant, et sous le choque, je me réveil.

De retour dans mon dortoir au centre de méditation. J’ai la gorge qui fait encore mal. Je suis réellement bouleversé par ce rêve. Mais bon, c’est juste un rêve. Non? La cloche qui annonce la prochaine méditation obligatoire se fait entendre. Je m’habille, je sors du bâtiment principal où sont les dortoirs et je marche les 50 mètres dehors, dans la neige, vers le bâtiment de méditation des hommes.

Je m’installe sur mon tapis. Position à genoux, les fesses sur un petit banc en bois. La séance commence.

Lorsque je ferme les yeux, je ressens une pression intolérable sur mon thorax. Je manque d’oxygène et j’ai de la difficulté à respirer. Mon cœur se débat. C’est intolérable. Je tombe, face première sur le plancher, je m’arrête avec mes mains juste à temps. J’ouvre les yeux. La douleur disparaît immédiatement…

Je me repositionne. Je ferme les yeux. La douleur revient sans attendre et je n’arrive toujours pas à respirer. C’est comme si d’un seul coup, je me retrouvais sur le sommet d’une montagne pendant qu’un ours polaire me marchait dessus.

Et c’est comme ça à chaque fois que je m’installe pour méditer…
Toute la journée.

Le lendemain, je prends rendez-vous avec le professeur pour discuter du problème. Ça fait déjà 12 heures que je médite et que chaque seconde est une souffrance. Il me dit de continuer ma bonne pratique. Tout est normal, selon lui. Il suffit que je continue à observer ma souffrance. Sans la juger. Sans changer quoi que ce soit. Sans bouger.

Ça va passer… tout finit par passer.

C’est l’ÉQUANIMITÉ.

Pour la deuxième fois, je n’ai pas dormi de la nuit. La souffrance refuse de disparaître. Équanimité, fuck off! J’essaie de méditer. Je complète difficilement les exercices. Le 3/4 du temps, je me ramasse les deux mains sur le plancher à essayer de trouver mon oxygène. J’ai envie de partir, mais bon.. Quand je suis arrivé ici, j’ai décidé de garder l’accent sur deux choses: suivre les consignes sans rouspéter et garder le maximum de discipline.

Donc, je continue pareil.

Après 3 jours de souffrance, j’en peu plus. Je décide alors de tricher une deuxième fois, car j’ai vraiment besoin de faire une sieste. C’est là que quelque chose d’étrange se passe…

LE RÊVE n.2 – La Maison

Je suis dans une maison. J’ai de la difficulté à me retrouver. J’étais dans le centre de méditation quelques secondes plus tôt. Où est-ce que je suis? Oh. Je comprends. Je rêve! Je commence à peine à reconnaître l’endroit… mais au même instant, je me réveil.

J’ouvre les yeux. Le rêve est fini. Je suis de retour au centre. Mais un instant… c’était la maison à mémé!?La maison où j’ai vécu presque 15 ans… jusqu’à ce que mémé nous quitte.

Je referme les yeux. Immédiatement, je suis de retour dans cet endroit. Là je ne dors plus. Je suis parfaitement réveillé. Je ne suis pas dans un rêve. JE SUIS EN TRAIN DE VIVRE UN SOUVENIR.

C’est une grande maison typique des Îles de la Madeleine. Deux étages avec un grenier et un sous-sol. Je commence par visiter ma chambre. Tout est semblable au jour de mon départ. Je décide que je veux revoir mon adolescence. Alors, les meubles changent de place, les étagères se transforment, des objets laissent leur place à d’autres… J’ai le contrôle conscient sur un souvenir inconscient.

J’ouvre les yeux. Je suis au centre de méditation.
– Qu’est-ce qui ce passe?

Je ferme les yeux. Je suis dans ma chambre.
– Qu’est-ce qui ce passe?

Je prends les objets un à un. Les touches. Les sens. Les regardes…
Tout est là. Chaque souvenir pour chacune de mes années passées ici s’y trouve…

Je décide de visiter la maison. Les autres chambres sont pareil, mais j’i ai moins de souvenirs. Puis la chambre à mémé. Selon les moments que je choisis de revisiter, je la retrouve là qui dort dans son lit, qui s’habille, qui prit, qui regarde par la fenêtre, qui regarde la télé endormie… mais chaque fois, elle est aussi fixe que les meubles. Elle n’est plus vivante. Je vais la retrouver ici et là dans la maison à différentes époques de ma vie. Toujours figée dans le temps.

Je vais fouiller dans le grenier, puis le sous-sol. Deux endroits qui m’ont longtemps terrifié la nuit. Deux endroits où j’ai également trouvé des trésors d’un passé qui ne m’appartenait pas. Que ça soit les uniformes, les médailles, les outils et les souvenirs à pépé, ou même un grand coffre avec des centaines de vieilles bandes dessinées à maman… Tout est là. Tout est plein de couleurs et de détails. Je sens les odeurs dans la maison. La poussière du grenier. Je ressens mes anciennes peurs. Je ressens beaucoup d’énergies dans ce vieux bâtiment.

Je passe devant le vieux piano droit à mémé. Ce piano qui, avant mon temps, a animé de longues veillées traditionnelles dans cette maison. Je n’ai pas vécu ce temps-là. Pour moi, ce piano a toujours été désaccordé. Je n’ai jamais pu en jouer, mais j’aurais vraiment aimé ça. Je me rappelle alors que chaque fois que je passais devant, je faisais un accord de Do bien simple avec trois doigts. Un Do dissonant et désagréable, qui m’a toujours fait rire. Je décide de le jouer.

Le son.
C’est pareil.
Je l’entends aussi claire que si j’y était.
Peut-être que c’est parce que j’y suit.

Alors, comme si je venais de faire la combinaison secrète pour ouvrir ma BAT-CAVE, ma boite à souvenir, ma boîte à émotions… Un puissant frisson me traverse la colonne vertébrale. J’ai les larmes qui montent. Ce piano me manque. Cette maison me manque. Cette époque me manque. Je ne me souvenais pas qu’il y avait autant de choses qui me manquaient.

C’est là que j’entends quelque chose sauter de mon lit et tomber sur le plancher du deuxième étage. Jusque là, j’étais le seul être vivant dans ce souvenir. Ça m’inquiète. J’entends clairement quatre pattes qui courent à toute vitesse au dessus de ma tête. Je pense au monstre qui a essayé de sortir de mon thorax quelques jours plus tôt.

Les quatre pattes descendent les escaliers.
À travers les poteaux de l’escalier, je vois une créature poilue.
Je n’arrive pas à voir c’est quoi.
Finalement, ça s’arrête devant moi, sur la dernière marche de l’escalier.
Ça me regarde droit dans les yeux.
C’est un chien.
C’est une chienne.
C’ÉTAIT ma chienne.

Elle s’appelle Caprice.

– Mais qu’est-ce que TU fais ici?

Caprice court vers moi et me saute dans les bras. Je peux sentir…

(Pendant que j’écris ces mots, je ressens encore physiquement chaque chose décrite. Ça m’a pris quelques jours avant de réussir à trouver le courage de finir cette partie du texte. À chaque mot je me mets à pleurer…)

Je sens son pelage entre mes mains. Chaque poil qui caresse ma peau. Je sens sa langue humide sur ma joue. Je sens son haleine de chien dans mes narines. Je la tiens de toutes mes formes. Elle est contente de me voir, comme si ça faisait…

Ça fait 13 ans qu’on ne s’est pas vue.

– Mais qu’est-ce que tu fais ici!?

J’ouvre les yeux. Je suis au centre de méditation. Je m’assois sur mon lit. Je sens l’émotion montée. Je sens que je vais vomir. Je ne comprends pas ce qui se passe. Je m’habille en vitesse. Je mets mes bottes et je pars marcher dans le boisé à côté du centre, tout seul.

Cette chienne fut ma meilleure amie. Pendant une certaine période de ma vie, je me suis senti abandonné par tout le monde. L’adolescence étant ce qu’elle est. On ne m’invitait jamais nulle part, car j’étais très timide et j’arrivais difficilement à parler aux gens. Mes amis de l’époque trouvaient des excuses pour ne pas que je vienne ou ne m’en parlaient simplement pas. J’ai passé beaucoup BEAUCOUP de temps seul avec cette chienne. Je lui disais tout. NOUS parlions de longues heures ensemble chaque jour. Je dormais avec elle. Je l’emmenais partout avec moi. Je faisais même des courts-métrages avec elle. C’est la PERSONNE que j’ai le plus aimée dans ma vie. Puis ce sombre soir d’automne 2007 arrive. Je prenais la voiture pour aller à un atelier d’improvisation. J’étais en retard, c’est pourquoi j’ai oublié d’attacher Caprice pour pas qu’elle tente de me suive… ce qu’elle a fait sans hésiter une seconde. Je n’avais pas le temps de m’occuper d’elle. Je l’ai laissé courir. Normalement, quand ça arrivait, elle retournait d’elle-même rapidement à la maison. Mais pas cette foi-là. Une voiture arriva de l’autre côté et lui passa dessus à 70 km/h. Elle mourra sur le coup. J’ai appuyé sur les freins immédiatement et ma voiture a légèrement dérapé. Je ramassais alors son cadavre. J’ai été le porter à la maison. Sans me rentre compte de ce qui venait de se passer. J’ai conduit ma voiture jusqu’à l’atelier d’impro… C’est en me stationnant là-bas que j’ai craqué. J’ai pleuré comme je n’avais jamais pleuré avant (…) Quand je suis revenu à la maison, le cadavre avait disparu. Comme si l’accident n’avait été qu’un mauvais rêve. Mon père l’avait déjà enterré quelque part dans le boisé. Je n’ai jamais su où et je ne voulais pas le savoir non plus.

Je suis seul dans le boisé du centre de méditation. Je me répète en boucle:  »Mais ça n’a pas rapport! C’était quoi ça? Ça n’a pas rapport… »

Alors, je repense au piano et je mime l’accord avec mes trois doigts. Le son du Do dissonant résonne avec force à travers la forêt. Je me retrouve encore avec mon chien dans mes bras. je ressens toujours autant sa présence. Je la tiens dans mes bras. Je commence à pleurer. Je pleure autant que durant ce soir d’automne 2007. Je tombe à genoux dans la neige. Je pleure fort et sans gène. Mes larmes tombent dans la neige et se transforment en petites fleurs de glaces instantanément.

– Mais qu’est-ce que tu fais là!? Pourquoi t’es ici? Je pensais que t’étais parti? Ça à pas rapport. Qu’est-ce que tu fais là!? J’me suis tellement ennuyé de toi! Je m’excuse! Je m’excuse… C’est de ma faute! Je m’excuse tellement! j’aurais dû prendre le temps… j’aurais dû… 

Un rayon de lumière perce les nuages et passe au travers des branches des arbres sans feuilles. Je comprends ce qui se passe. Je comprends ce qui s’est passé. J’essuie mon nez et les larmes sur mon visage. Je regarde Caprice dans les yeux. Je prends une longue respiration. Je la sers fort dans mes bras et lui dis:

– C’est correct… Je t’aime. Je t’aime pour de vrai. Je t’aime encore.
C’est correct… Je ne t’oublierai jamais, c’est promis.
C’est correct…Tu peux partir maintenant.
Tu peux partir, si tu veux…

Si t’en a envie…

Le gong sonne. La prochaine séance de méditation va commencer bientôt. Je me lève et marche lentement vers la salle de méditation. J’entre. J’enlève mes bottes et mon manteau. Je marche vers mon tapis bleu. Je le regarde quelques secondes. Je prends une longue inspiration avant de m’asseoir. Je prends une autre inspiration et j’expire en fermant les yeux.

La séance commence.

Je respire lentement.
Je me sens léger.
Je ne pense plus à rien.
Je me sens bien.
J’ai l’impression de flotter dans l’air.

C’est pour ça que je suis ici.