Mais qu’est-ce que je fais ici? (Mon expérience Vipassana)

– Mais qu’est-ce que je fais ici?

Chaque seconde est une torture interminable. J’ai l’impression que chaque fois que je regarde ma montre, le temps recule. Est-ce que j’ai vraiment besoin de ça? Pourquoi je suis venu m’enfermer ici? Qu’est-ce que mes amis font en ce moment? Esti que je ne suis pas confortable…

Passer dix jours dans une prison pour méditer. C’est long. C’est plate. Je ne suis plus capable… et il me reste encore neuf jours. J’ouvre un œil. Discrètement, je regarde autour. La salle est tamisée. Nous sommes quatre-vingts hommes assis par terre sur des tapis bleus dans un silence total. Quatre-vingts visages perdus entre 18 et 88 ans. Quatre-vingts âmes assises dans la solitude. Je n’ai aucune idée ce qu’ils sont venus chercher ici. Je n’ai aucune idée ce que je suis venu chercher ici.

Peu importe la position que je choisis au départ, après 15 minutes je ne suis plus capable. Mes jambes me font souffrir. J’ai mal au dos. Ça me démange de partout. J’ai faim. J’ai hâte que l’heure de méditation finisse et que le cinq minutes de pause arrive. J’ai soif et j’ai envie de pisser. Je regarde autour. Personne ne bouge. Est-ce que je suis le seul à avoir la bougeotte? À l’autre bout de la salle, un jeune asiatique dans la vingtaine sort de sa transe à son tour. Il ouvre un œil. Il regarde autour. Nos regards se croisent. Complice dans la douleur. Complice dans la fatigue. Je me demande si lui aussi se pose les mêmes questions que moi. Peut-être qu’il se demande à quoi je pense. Probablement qu’il se demande si je me demande à quoi lui il pense. Peut-être qu’il lit dans mes pensées. À quoi pensais-je d’ailleurs? Il faudrait que j’arrête de penser et que je commence à observer ma respiration. Maudit que c’est plate. Combien reste-t-il de temps là? Encore un bon 12 960 minutes avant la fin…

– Mais qu’est-ce que je fais ici?

Les jours passent et je réalise que ça va relativement bien. Tranquillement, je comprends la technique de base. Je réalise au jour quatre, que je peux maintenant rester une heure complète sans avoir besoin de bouger. Je n’ai plus mal nulle part.

À la fin de la journée, j’apprends à observer ce qui se passe dans mon corps. Je ressens des choses que je n’ai jamais senties avant. Je sens ma pulsation cardiaque dans chaque partie de mon corps. Je sens chaque variation de température du sol jusqu’à ma tête. Je ressens les variations atmosphériques dans la pièce. Un frisson me passe de la tête aux pieds et des pieds à la tête comme un doux choque électrique. Je ne comprends pas c’est quoi, mais ça fait du bien.

Je nage déjà dans le bonheur. La journée se termine. J’ai hâte à demain.

Le jour cinq arrive. À cause de mon excitation de la veille, je n’ai pas bien dormi cette nuit. Je décide de foxé un des cours pour aller faire une sieste…

LE RÊVE n.1 – Le Diable.

Je suis debout dans la salle de méditation. Une grande salle blanche. Éclairage tamisé. Sur le sol, 80 tapis de méditation vides et bien cordés. Devant moi, les deux grands trônes en bois de nos deux professeurs. La salle est vide. Je suis seul. C’est le silence.

Une odeur de soufre passe dans mes narines.

Un homme, tout habillé de noir, entre dans la pièce. Il marche vers moi. Il est grand. Son ombre prend beaucoup de place et empêche la lumière de passer.

Je lui dis:
– Va-t’en d’ici le Diable! Tu ne peux plus rien contre moi. J’ai maintenant le contrôle sur mon esprit!

Il s’approche encore.
Je continue:
– Tu ne peux plus rien me faire! Je sais maintenant comment t’ignorer! Va-t’en!

Il lève lentement le bras droit. Son index pointe vers mon cœur.

Alors, il dit:
– Oh. Mais tu n’as aucune idée qu’est-ce que j’ai caché là-dedans.

À ce moment, je ressens quelque chose qui sort de ma poitrine. Je ne sais pas ce que c’est, car c’est caché par mon chandail. Comme une des créatures dans le film ALIEN de Ridley Scott, la chose défonce mon thorax comme un coup de poing. La silhouette se dessine. Ça ressemble à une tête de loup. Ça ouvre la bouche et je vois des dents aiguisées. Puis ça disparaît. L’envie de vomir me prend par la gorge. Je dégueule. Un genre de mille-pattes géant sort de ma bouche. Je ressens la chose traverser ma gorge. L’insecte de deux mètres de long finit par tomber par terre. Il rampe à toute vitesse vers mon tapis de méditation et se cache en dessous. En inspirant, et sous le choque, je me réveil.

De retour dans mon dortoir au centre de méditation. J’ai la gorge qui fait encore mal. Je suis réellement bouleversé par ce rêve. Mais bon, c’est juste un rêve. Non? La cloche qui annonce la prochaine méditation obligatoire se fait entendre. Je m’habille, je sors du bâtiment principal où sont les dortoirs et je marche les 50 mètres dehors, dans la neige, vers le bâtiment de méditation des hommes.

Je m’installe sur mon tapis. Position à genoux, les fesses sur un petit banc en bois. La séance commence.

Lorsque je ferme les yeux, je ressens une pression intolérable sur mon thorax. Je manque d’oxygène et j’ai de la difficulté à respirer. Mon cœur se débat. C’est intolérable. Je tombe, face première sur le plancher, je m’arrête avec mes mains juste à temps. J’ouvre les yeux. La douleur disparaît immédiatement…

Je me repositionne. Je ferme les yeux. La douleur revient sans attendre et je n’arrive toujours pas à respirer. C’est comme si d’un seul coup, je me retrouvais sur le sommet d’une montagne pendant qu’un ours polaire me marchait dessus.

Et c’est comme ça à chaque fois que je m’installe pour méditer…
Toute la journée.

Le lendemain, je prends rendez-vous avec le professeur pour discuter du problème. Ça fait déjà 12 heures que je médite et que chaque seconde est une souffrance. Il me dit de continuer ma bonne pratique. Tout est normal, selon lui. Il suffit que je continue à observer ma souffrance. Sans la juger. Sans changer quoi que ce soit. Sans bouger.

Ça va passer… tout finit par passer.

C’est l’ÉQUANIMITÉ.

Pour la deuxième fois, je n’ai pas dormi de la nuit. La souffrance refuse de disparaître. Équanimité, fuck off! J’essaie de méditer. Je complète difficilement les exercices. Le 3/4 du temps, je me ramasse les deux mains sur le plancher à essayer de trouver mon oxygène. J’ai envie de partir, mais bon.. Quand je suis arrivé ici, j’ai décidé de garder l’accent sur deux choses: suivre les consignes sans rouspéter et garder le maximum de discipline.

Donc, je continue pareil.

Après 3 jours de souffrance, j’en peu plus. Je décide alors de tricher une deuxième fois, car j’ai vraiment besoin de faire une sieste. C’est là que quelque chose d’étrange se passe…

LE RÊVE n.2 – La Maison

Je suis dans une maison. J’ai de la difficulté à me retrouver. J’étais dans le centre de méditation quelques secondes plus tôt. Où est-ce que je suis? Oh. Je comprends. Je rêve! Je commence à peine à reconnaître l’endroit… mais au même instant, je me réveil.

J’ouvre les yeux. Le rêve est fini. Je suis de retour au centre. Mais un instant… c’était la maison à mémé!?La maison où j’ai vécu presque 15 ans… jusqu’à ce que mémé nous quitte.

Je referme les yeux. Immédiatement, je suis de retour dans cet endroit. Là je ne dors plus. Je suis parfaitement réveillé. Je ne suis pas dans un rêve. JE SUIS EN TRAIN DE VIVRE UN SOUVENIR.

C’est une grande maison typique des Îles de la Madeleine. Deux étages avec un grenier et un sous-sol. Je commence par visiter ma chambre. Tout est semblable au jour de mon départ. Je décide que je veux revoir mon adolescence. Alors, les meubles changent de place, les étagères se transforment, des objets laissent leur place à d’autres… J’ai le contrôle conscient sur un souvenir inconscient.

J’ouvre les yeux. Je suis au centre de méditation.
– Qu’est-ce qui ce passe?

Je ferme les yeux. Je suis dans ma chambre.
– Qu’est-ce qui ce passe?

Je prends les objets un à un. Les touches. Les sens. Les regardes…
Tout est là. Chaque souvenir pour chacune de mes années passées ici s’y trouve…

Je décide de visiter la maison. Les autres chambres sont pareil, mais j’i ai moins de souvenirs. Puis la chambre à mémé. Selon les moments que je choisis de revisiter, je la retrouve là qui dort dans son lit, qui s’habille, qui prit, qui regarde par la fenêtre, qui regarde la télé endormie… mais chaque fois, elle est aussi fixe que les meubles. Elle n’est plus vivante. Je vais la retrouver ici et là dans la maison à différentes époques de ma vie. Toujours figée dans le temps.

Je vais fouiller dans le grenier, puis le sous-sol. Deux endroits qui m’ont longtemps terrifié la nuit. Deux endroits où j’ai également trouvé des trésors d’un passé qui ne m’appartenait pas. Que ça soit les uniformes, les médailles, les outils et les souvenirs à pépé, ou même un grand coffre avec des centaines de vieilles bandes dessinées à maman… Tout est là. Tout est plein de couleurs et de détails. Je sens les odeurs dans la maison. La poussière du grenier. Je ressens mes anciennes peurs. Je ressens beaucoup d’énergies dans ce vieux bâtiment.

Je passe devant le vieux piano droit à mémé. Ce piano qui, avant mon temps, a animé de longues veillées traditionnelles dans cette maison. Je n’ai pas vécu ce temps-là. Pour moi, ce piano a toujours été désaccordé. Je n’ai jamais pu en jouer, mais j’aurais vraiment aimé ça. Je me rappelle alors que chaque fois que je passais devant, je faisais un accord de Do bien simple avec trois doigts. Un Do dissonant et désagréable, qui m’a toujours fait rire. Je décide de le jouer.

Le son.
C’est pareil.
Je l’entends aussi claire que si j’y était.
Peut-être que c’est parce que j’y suit.

Alors, comme si je venais de faire la combinaison secrète pour ouvrir ma BAT-CAVE, ma boite à souvenir, ma boîte à émotions… Un puissant frisson me traverse la colonne vertébrale. J’ai les larmes qui montent. Ce piano me manque. Cette maison me manque. Cette époque me manque. Je ne me souvenais pas qu’il y avait autant de choses qui me manquaient.

C’est là que j’entends quelque chose sauter de mon lit et tomber sur le plancher du deuxième étage. Jusque là, j’étais le seul être vivant dans ce souvenir. Ça m’inquiète. J’entends clairement quatre pattes qui courent à toute vitesse au dessus de ma tête. Je pense au monstre qui a essayé de sortir de mon thorax quelques jours plus tôt.

Les quatre pattes descendent les escaliers.
À travers les poteaux de l’escalier, je vois une créature poilue.
Je n’arrive pas à voir c’est quoi.
Finalement, ça s’arrête devant moi, sur la dernière marche de l’escalier.
Ça me regarde droit dans les yeux.
C’est un chien.
C’est une chienne.
C’ÉTAIT ma chienne.

Elle s’appelle Caprice.

– Mais qu’est-ce que TU fais ici?

Caprice court vers moi et me saute dans les bras. Je peux sentir…

(Pendant que j’écris ces mots, je ressens encore physiquement chaque chose décrite. Ça m’a pris quelques jours avant de réussir à trouver le courage de finir cette partie du texte. À chaque mot je me mets à pleurer…)

Je sens son pelage entre mes mains. Chaque poil qui caresse ma peau. Je sens sa langue humide sur ma joue. Je sens son haleine de chien dans mes narines. Je la tiens de toutes mes formes. Elle est contente de me voir, comme si ça faisait…

Ça fait 13 ans qu’on ne s’est pas vue.

– Mais qu’est-ce que tu fais ici!?

J’ouvre les yeux. Je suis au centre de méditation. Je m’assois sur mon lit. Je sens l’émotion montée. Je sens que je vais vomir. Je ne comprends pas ce qui se passe. Je m’habille en vitesse. Je mets mes bottes et je pars marcher dans le boisé à côté du centre, tout seul.

Cette chienne fut ma meilleure amie. Pendant une certaine période de ma vie, je me suis senti abandonné par tout le monde. L’adolescence étant ce qu’elle est. On ne m’invitait jamais nulle part, car j’étais très timide et j’arrivais difficilement à parler aux gens. Mes amis de l’époque trouvaient des excuses pour ne pas que je vienne ou ne m’en parlaient simplement pas. J’ai passé beaucoup BEAUCOUP de temps seul avec cette chienne. Je lui disais tout. NOUS parlions de longues heures ensemble chaque jour. Je dormais avec elle. Je l’emmenais partout avec moi. Je faisais même des courts-métrages avec elle. C’est la PERSONNE que j’ai le plus aimée dans ma vie. Puis ce sombre soir d’automne 2007 arrive. Je prenais la voiture pour aller à un atelier d’improvisation. J’étais en retard, c’est pourquoi j’ai oublié d’attacher Caprice pour pas qu’elle tente de me suive… ce qu’elle a fait sans hésiter une seconde. Je n’avais pas le temps de m’occuper d’elle. Je l’ai laissé courir. Normalement, quand ça arrivait, elle retournait d’elle-même rapidement à la maison. Mais pas cette foi-là. Une voiture arriva de l’autre côté et lui passa dessus à 70 km/h. Elle mourra sur le coup. J’ai appuyé sur les freins immédiatement et ma voiture a légèrement dérapé. Je ramassais alors son cadavre. J’ai été le porter à la maison. Sans me rentre compte de ce qui venait de se passer. J’ai conduit ma voiture jusqu’à l’atelier d’impro… C’est en me stationnant là-bas que j’ai craqué. J’ai pleuré comme je n’avais jamais pleuré avant (…) Quand je suis revenu à la maison, le cadavre avait disparu. Comme si l’accident n’avait été qu’un mauvais rêve. Mon père l’avait déjà enterré quelque part dans le boisé. Je n’ai jamais su où et je ne voulais pas le savoir non plus.

Je suis seul dans le boisé du centre de méditation. Je me répète en boucle:  »Mais ça n’a pas rapport! C’était quoi ça? Ça n’a pas rapport… »

Alors, je repense au piano et je mime l’accord avec mes trois doigts. Le son du Do dissonant résonne avec force à travers la forêt. Je me retrouve encore avec mon chien dans mes bras. je ressens toujours autant sa présence. Je la tiens dans mes bras. Je commence à pleurer. Je pleure autant que durant ce soir d’automne 2007. Je tombe à genoux dans la neige. Je pleure fort et sans gène. Mes larmes tombent dans la neige et se transforment en petites fleurs de glaces instantanément.

– Mais qu’est-ce que tu fais là!? Pourquoi t’es ici? Je pensais que t’étais parti? Ça à pas rapport. Qu’est-ce que tu fais là!? J’me suis tellement ennuyé de toi! Je m’excuse! Je m’excuse… C’est de ma faute! Je m’excuse tellement! j’aurais dû prendre le temps… j’aurais dû… 

Un rayon de lumière perce les nuages et passe au travers des branches des arbres sans feuilles. Je comprends ce qui se passe. Je comprends ce qui s’est passé. J’essuie mon nez et les larmes sur mon visage. Je regarde Caprice dans les yeux. Je prends une longue respiration. Je la sers fort dans mes bras et lui dis:

– C’est correct… Je t’aime. Je t’aime pour de vrai. Je t’aime encore.
C’est correct… Je ne t’oublierai jamais, c’est promis.
C’est correct…Tu peux partir maintenant.
Tu peux partir, si tu veux…

Si t’en a envie…

Le gong sonne. La prochaine séance de méditation va commencer bientôt. Je me lève et marche lentement vers la salle de méditation. J’entre. J’enlève mes bottes et mon manteau. Je marche vers mon tapis bleu. Je le regarde quelques secondes. Je prends une longue inspiration avant de m’asseoir. Je prends une autre inspiration et j’expire en fermant les yeux.

La séance commence.

Je respire lentement.
Je me sens léger.
Je ne pense plus à rien.
Je me sens bien.
J’ai l’impression de flotter dans l’air.

C’est pour ça que je suis ici.

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